La correspondance entre le pontifiant BHL et le désabusé Houellebecq. Le pétard mouillé de la
rentrée littéraire (un grand secret a entouré ce gros tirage à auteur inconnu, et ce, quelques jours avant d’être envoyé en librairies).
Houellebecq sort gagnant de ces échanges, snipant son interlocuteur à chemise ouverte par une répartie cynique, résignée…le
Droopy littéraire, obsédé sexuel, prophète de l’autodestruction mentale des
sociétés occidentales absorbe le fracas de BHL, épongifie les vingtaines de références philosophiques noyées dans ses pensums de penseur à longue crinière…s’exaltant, s’insurgeant, montant au
créneau d’une forteresse de la libre-pensée, de l’humanisme triomphant, d’une Lumière philosophale…pendant ce temps là, Michel assure les bases de ses raisonnements à coups d’images de comics, de Louis De Funès, de l’Incroyable Hulk…pop-culture qu’il greffe aux thèses et
éléments biographiques de Schopenhauer, Romain Gary, Homère…
On se rappelle au souvenir de la paranoïa de Céline quand on lit le lamento de Houellebecq
sur ses rapports avec les journalistes (il s’étonne de l’honnêteté des magazines féminins, de Paris-Match…), avec certains cloportes qui ont juré sa perte (Pierre Assouline par exemple) ;
les tirades de BHL en juif errant, en mari bafoué, en cinéaste humilié…
Pour moi, le style de Houellebecq a raison des ratiocinations alambiquées de son
« adversaire ». Le clown sous prozac, débitant sa dépression, sa culture, les trahisons dont il a fait l’objet, ses haines, son incompréhension, son recul…C’est le second degré prenant
le dessus sur une complainte formidablement érudite mais trop lourde de prétention, de solennité. C’est son humour aiguisé et mélancolique.
Quelques extraits, en débutant par la première lettre, en entier. Ce sont des fragments de
lettres écrites par Michel Houellebecq.
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"Cher Bernard-Henri Lévy,
Tout, comme on dit, nous sépare – à l’exception d’un point, fondamental : nous sommes
l’un comme l’autre des individus assez méprisables.
Spécialiste des coups foireux et des pantalonnades médiatiques, vous déshonorez jusqu’aux
chemises blanches que vous portez. Intime des puissants, baignant depuis l’enfance dans une richesse obscène, vous êtes emblématique de ce que certains magazines un peu bas de gamme comme
Marianne continuent d’appeler la « gauche-caviar », et que les
périodistes allemands nomment plus finement la Toskana-Fraktion. Philosophe
sans pensée, mais non sans relations, vous êtes en outre l’auteur du film le plus ridicule de l’histoire du cinéma.
Nihiliste, réactionnaire, cynique, raciste et misogyne honteux : ce serait me faire trop
d’honneur que de me ranger dans la peu ragoûtante famille des anarchistes de
droite ; fondamentalement, je ne suis qu’un beauf. Auteur
plat, sans style, je n’ai accédé à la notoriété littéraire que par suite d’une invraisemblable faute de goût commise, il y a quelques années, par des critiques déboussolés. Mes provocations
poussives ont depuis, heureusement, fini par lasser.
A nous deux, nous symbolisons parfaitement l’effroyable avachissement de la culture et de
l’intelligence françaises, récemment pointé, avec sévérité mais justesse, par le magazine Time.
Nous n’avons en rien contribué au renouveau de la scène électro française. Nous ne sommes
même pas crédités au générique de Ratatouille.
Les conditions du débat sont réunies."
"Peut-être est ce que, comme Lovecraft, je n’ai jamais fait qu’écrire des contes matérialistes d’épouvante ; en leur donnant, de surcroît, une dangereuse
crédibilité. J’aurais pu choisir de mettre en scène des seniors engagés dans l’action humanitaire, luttant contre le racisme et surfant sur le Net, vivant au sein d’une chaleureuse famille
recomposée mais encore capables de s’offrir une escapade en amoureux dans le Lubéron grâce à la Carte Vermeil « Duo ». Je finirai peut-être par le faire, dès que j’aurai cinq
minutes."
"Vous le savez, je vis depuis des années à l’étranger. Certains clichés sont associés aux
Françaix (les bons vins, la cuisine…). Plus d’une fois, afin de fluidifier la communication sociale, j’ai été amené à surjouer mon rôle de Français. Je me suis lancé, avec toutes les apparences de l’enthousiasme, dans des déclarations dithyrambiques
au sujet du madiran, ou de tel ou tel produit alimentaire dont je venais d’apprendre l’existence.
Pour des raisons analogues, quoique plus rarement, il m’est arrivé de surjouer mon rôle de mâle – de manifester une passion que je n’éprouvais pas tant que ça
pour les Aston Martin, les pin-up des calendriers Pirelli ou les coups francs de Michel Platini.
Et je me sens tout à fait capable (je le ferai certainement si je suis un jour confronté à un
public d’extraterrestres) de surjouer mon rôle d’humain.
Sans même attendre cet auditoire transgalactique, je conviens avec bonne humeur que singer un
comportement humain peut rendre, dans la vie quotidienne, de signalés services ; C’est seulement dans mes livres, la seule chose qui m’importe en vérité, que je tiens à conserver par rapport
à l’humanité une certaine distance critique."
"Il se peut que je revienne un jour en France, et ce sera pour une raison très simple :
j’en aurai assez de parler et de lire en anglais, dans ma vie quotidienne. Ca m’énerve un peu de manifester cet attachement à ma langue, je trouve que ça fait posture d’écrivain ; mais c’est la vérité ; Et pourquoi d’ailleurs cela
serait-il réservé aux écrivains ? La langue qu’on parle, qu’on utilise pour s’exprimer, c’est quand même un point important dans la vie d’un homme – au moins autant que la nourriture qu’il
avale.
Et la langue française est vraiment une des réussites de ce pays, harmonieuse, un peu sourde,
aux tonalités restreintes. Il m’est arrivé en voyage de ressentir un désir violent, irrésistible, de lire, ne serait-ce que quelques lignes écrites en français ; j’en suis même arrivé, sous
l’emprise du manque, à parfois acheter L’Express.
(Il arrive dans certains coins d’Asie qu’on ne trouve rien, pas un quotidien, pas un livre de
poche, mais qu’on trouve l’édition internationale de L’Express.)
(C’est quand même un journal incroyablement chiant.)
(Mais il est très bien distribué.)"
"Je considère dans l’ensemble Céline comme un auteur surfait. Après le Voyage le niveau baisse, son style devient de plus en plus m’as-tu-vu, tape à l’œil. Il y
a une musique certes, mais une musique d’un niveau inférieur, quelque chose d’intermédiaire entre le jazz (ah, ces bœufs interminables, une fois que les musiciens ont posé leur grille d’accords ! Le plaisir qu’ils en retirent ! L’ennui
qui s’en dégage !) Et cette goualante à quoi se résume la chanson
populaire française du début du XXème siècle (irrécoutable, je l’ai encore vérifié récemment). Rien de commun avec les délicats développements harmoniques de Proust, leurs vibrations indéfinies
(pas ce que je préfère à vrai dire, mais mettre Céline et Proust sur le même plan m’est toujours apparu comme une faute de goût, comme l’indice en tout cas de quelqu’un qui ne sait pas tout à
fait de quoi il parle). Rien non plus avec le dépouillement instrumental,
l’urgence Rock N’Roll de Pascal dans les Pensées (pas de rapport immédiat avec la musique de son temps, pour le coup ; mais
la musique ne devait pas beaucoup intéresser Pascal). Moins encore (et c’est, de toutes les routes qu’a pu prendre la grande littérature, celle qui continue de m’inspirer l’admiration la plus
constante) avec les sublimes constructions symphoniques d’un Chateaubriand ou d’un Lautréamont-qui pour moi donnent presque autant que Beethoven la sensation physique, immédiate du
génie."