Livres




"Si nous créons, c’est en dormant. Pour jouir de la vie, il faut être éveillé, participer. Si nous étions lucides, instantanément, l’horreur de ce qui nous entoure nous laisserait stupides. On ne saurait être parfaitement lucide et déambuler dans les rues de nos cités modernes sans en être affecté de façon ou d’autre. Ce qui ne signifie pas que nous devrions avoir envie de les reconstruire, nos cités, de les faire un peu moins laides – mais de les planter là, de filer pour ne plus revenir, oui. De tout flanquer en l’air, de plaquer le boulot, d’envoyer paître les obligations, le percepteur, les lois et tout ce qui s’ensuit. Un être humain parfaitement éveillé, croyez vous qu’il se conduirait en cinglé comme c’est le cas, comme on le lui demande, à chaque instant de la journée ? Il n’y a pas une classe de la société qui n’ait son inquiétude, ses misères, son malheur, son insatisfaction. Les riches sont logés à la même enseigne que les autres, si contraires que soient les apparences. Que nous soyons en haut de l’échelle, en bas ou au milieu, nous sommes tous victimes, esclaves de notre mode de vie. « Ce qu’il faut, c’est vivre à part et oublier », a dit D.H. Lawrence je ne sais où. Il en a tâté et ce fut un fiasco.


On ne peut vivre à part. Tout ce qu’il y a de laid, de mauvais dans le dessin de la façade, n’est que le reflet du dessin intérieur - lequel est un mode, une condition de vie, qui imprègne l’ensemble ; Je ne parle ici que de notre mode de vie occidental, que de ce monde moderne qui exproprie les autres. Il est encore des lieux, en ce monde, où règne un ordre de vie entièrement différent ; mais ils ne sont pas pour nous. Malgré toutes nos machines à communiquer avec les autres, nous restons imperméables à ce mode étranger d’existence. Les peuples, comme les individus, ont leurs destinées singulières. On nous dit, on nous apprend que des peuples lointains ont telles mœurs et coutumes, mais nous restons incapables de modifier notre vie à la lumière de ces connaissances. Nous suivons notre rythme et nos voies particulières ; et même la connaissance qu’il y a peut-être d’autres modes meilleurs n’affecte en rien notre conduite. De temps à autre, un individu rompt les amarres, change de vie, mais il n’est que l’exception qui prouve la règle. La personnalité puissante est celle qui secoue les chaînes de tous les modes formulés d’existence et invente le sien propre
."


Henry Valentine Miller (1891-1980)






JG Ballard vient de mourir. J’ai lu Super-Cannes de lui. C’était une bonne histoire, je retrouvais un peu de l’esprit délicieusement malsain de Chuck Palahniuk.

 

Cette élite d’hommes d’affaires, scientifiques, et VIP divers, qui se défoulait dans la torture, les orgies et les narcos évoquait le défouloir primaire des Fight Club. C’était absurde, surréaliste et complètement terrifiant.

 

 

­ Dans «Super-Cannes», vous montrez que les pires pulsions, morbides et sexuelles, constituent la face cachée de l'ordre libéral mondial...

 

JG Ballard : La seule obsession des grandes multinationales, c'est de stimuler l'appétit de consommation du public pour ses produits et ses services. Jusqu'à présent, les sociétés y sont parvenues en introduisant l'idée de compétition sociale: il faut avoir une plus belle voiture que celle du voisin. Mon idée est que, dans l'avenir, les grandes compagnies vont explorer les domaines de la psychopathie pour continuer à nourrir cet appétit de consommation. Ils vont aller chercher du côté des fantasmes et des perversions. Prenons l'exemple de Hollywood: la domination de la violence est évidente. Ce ne sont que des films sur des serial killers. C'est une manière à la fois d'entretenir et de libérer les pulsions du spectateur. Or je suis sûr que les grandes sociétés, Coca-Cola ou McDonald's, vont commencer aussi, pour maintenir l'intérêt du consommateur, à exploiter ce terrain-là. Si vous faites une campagne de publicité avec une jolie fille en bikini, ça n'intéresse personne. Ce que les gens veulent voir, sur l'affiche, c'est une fille nue, cruellement enchaînée, à côté de la dernière Volkswagen.

 

 

 

 

­ Dans «Super-Cannes», des dirigeants de grosses sociétés se livrent à des expéditions punitives contre les Arabes des quartiers populaires pour exalter leur volonté de puissance. Cela signifie-t-il que chaque individu est un fasciste qui s'ignore?


JG Ballard : Et pourquoi, selon vous, y a-t-il tous ces films sur la période nazie? On en voit sans arrêt à la télévision britannique. Des épouses nazies, des docteurs nazis, des militaires nazis. Eh bien, ça fait peur aux gens, mais ça les stimule en même temps. Toute cette grandiloquence, ces uniformes, ces hommes qui marchent. La période nazie a représenté, à mon avis, une flambée de psychopathie paneuropéenne. Les gens ont besoin de violence. Particulièrement dans ces banlieues où ils s'ennuient tellement. Bientôt, ils ne voudront plus voir les nazis sur un écran, mais dans la rue. Tout cela est très préoccupant.

 

(extrait d’un entretien – Nouvel Observateur ; intégralité de l’entrevue ici : http://bibliobs.nouvelobs.com/20090420/12053/jg-ballard-jai-ma-dose-dassassinats-tous-les-jours )



Au fait, cet écrivain est une influence importante de Thom Yorke.


 


« La culpabilité et la baise, ça fait la paire, comme le fish and chips. La culpabilité et la bonne baise. En Ecosse, on a la culpabilité catholique et la culpabilité calviniste. C’est peut-être pour ça que l’ecsta marche si bien par chez nous. J’en parlais avec Carl au pub et ce con me répondait que les plaisirs illicites sont toujours les plus agréables. Et c’est vrai. Pour moi, le problème, c’a toujours été la fidélité. L’amour et le cul, c’est pas pareil, la plupart des mecs seront d’accord mais préféreront vivre dans le mensonge. Et quand la vérité éclate, c’est le bordel. »

 

« Mais ce matin, ça lui prenait sérieusement la tête. Il passa sous la voie rapide et s’approcha du centre commercial, et il avait l’impression de voir le quartier à travers les yeux d’un de ces connards tout droit sortis d’une école privée, ceux qui écrivent des conneries dans les journaux, des trucs sur leurs inquiétudes sociales. Des merdes de chiens partout, du verre brisé, des tags, des mères shootées au Valium derrière les poussettes de leurs mômes braillards, des poivrots, des jeunes désœuvrés en quête de cachetons ou de poudre. Terry se demanda si c’était la déprime, ou bien si c’était parce qu’il n’était pas venu faire ses courses dans le coin depuis un bout de temps. »

 

« Le cerveau de Carl était en surchauffe. Si seulement il pouvait se synchroniser avec son corps. C’était la torture des gueules de bois et des détripages. Ca poussait l’esprit et le corps dans deux directions diamétralement opposées. Carl pensait à l’illusion de l’amour, qui s’évapore avec notre jeunesse mourante. Si vous n’y prenez pas garde, la laideur du pragmatisme et des responsabilités finit par vous amocher, comme les vagues océanes érodent les rochers. Quand on les voit sur l’écran de télé, ils nous disent Faites ceci, faites cela, ou bien, Achetez ceci, achetez cela, et nous, on reste à la maison, perdus, fatigués, terrorisés : c’est à ce moment qu’on sait qu’ils ont gagné. L’idéal est mort, ce n’est plus qu’une question de vendre davantage et de contrôler ceux qui ne peuvent pas se permettre de consommer. Plus d’utopie, plus de héros. Ce n’est pas une époque passionnante, comme ils essaient sans cesse de nous le faire croire. C’est une époque chiante, exaspérante, futile. »

 

 

C’est l’odyssée trash de 4 jeunes écossais des cités miséreuses d’Edinburgh. Les coups d’un soir pour le queutard, le loser qui rêve de son dépucelage, le boxeur talentueux qui suscite les convoitises, le suiveur, complètement à la ramasse…bastons, larcins minables, coups de lames les jours de derbys entre supporters protestants et cathos, quêtes irrépressibles de bimbos à butiner, de coup de speed…tous les prétextes pour choper un coup d’adrénaline et voir passer les jours un peu plus vite dans le carnage ambulant des gangsters, des vieux pubs en briques défoncées aux fauteuils sentant la sueur et l’urine, des familles triplement recomposées…

 

C’est l’auteur de Trainspotting qui tisse cette belle toile désespérée, ces quatre briscards se partageant les emmerdes, les pilules, les cuites, même les filles. C’est torturé et humaniste à la fois, ces gamins qui se déchaînent pour survivre ; on suit leurs errances en espérant qu’ils s’en sortent pas trop mal, au début. Et puis, petit à petit, on espère qu’ils s’en sortent juste en vie.





"A tome you start reading for fun and then at page 50 you go out and buy a machete just to be on the safe side"
[New York Post]




Comment se barricader ? Faut-il fuir vers les villes ou les campagnes ? Machette, kalachnikov ou les deux ? Que faut-il emporter dans son sac pour survivre ?

 

Guide de survie en cas d’invasion zombie très détaillé. Max Brooks (le fils de Mel Brooks) répertorie les informations vitales pour ne pas finir dans le ventre putréfié d’une goule.

 

Tout d’abord, définition du zombie. Le virus qui l’anime. Ses caractéristiques : sent-il ? Possède t-il une forme d’intelligence ? Ensuite, les différents niveaux d’infestation (de l’invasion d’un village en classe 1 à la totalité de la planète en classe 4).

 

Chapitre important du livre : les armes et les techniques de combat. Au corps à corps, les armes blanches les plus létales sont recensées. Des outils de bricolage peuvent faire l’affaire, également, même si la tronçonneuse, par exemple, ne conviendra pas, trop lourde à manier. Les armes à distance sont à privilégier : arc, arbalète, même la fronde a son paragraphe (et elles ont l’avantage d’être silencieuses, l’auteur insiste souvent sur l’importance de la furtivité, les zombies grognant aussi pour appeler la meute environnante à poursuivre les proies).

 

Les calibres occupent une place de choix, ainsi que les explosifs et lance-flammes. Des armements moins conventionnels sont aussi traités : poison, électrocution, radiation, « zoological warfare » (utiliser des espèces comme les insectes par exemple pour dévorer les cadavres contaminés, malheureusement, même les formes de vie nécrophages évitent les morts-vivants !).

 

On aborde alors une autre question : la défense. Une combinaison anti requin est-elle à préconiser ? Réponse : oui, en cas d’affrontements aquatiques. Bien sûr. Ainsi, comment défendre son chez soi ? Démolir les escaliers, par exemple, fermer toute les fenêtres et isoler les pièces. En ville, quel est le bâtiment qui se défend le plus facilement ? Une église, une école, une prison, un cimetière ? On y apprend qu’il ne faut surtout pas filer le plus vite possible aux postes de police (des émeutes sont assurément en train d’éclater aux premières heures d’une contagion massive), et que l’idéal pour une retraite stratégique est une…plate-forme pétrolière.

 

« On the run » liste les erreurs à ne pas faire dans la fuite : toujours avoir une destination, ne pas être trop nombreux, bien se reposer, privilégier les déplacements de nuit. Les véhicules, les terrains (marécages et déserts à éviter tout particulièrement), les alternatives (en bateaux, toujours naviguer en eaux profondes, il y a des zombies qui attendent aux fonds des étangs, fleuves, mers !).

 

L’attaque et l’annihilation de ces redoutables ennemis se compose de plusieurs stratégies : tendre des pièges, s‘assurer de la destruction totale des corps, la tenue d’une base, les denrées les plus importantes à maintenir, les tours de gardes, la perpétuelle vigilance à assurer  en toute situation !

 

Le guide s’achève sur différents témoignages d’attaques au cours de l’Histoire et ce, en différents points du monde. Un fort de légionnaires au nord de l’Afrique soutenant un siège, des militaires japonais conduisant des expériences et projetant de lâcher des infectés en territoire américain au cours de la seconde guerre mondiale, des navigateurs européens découvrant des îles maudites, des villages de l’Alabama complètement détruits…

 

Ce manuel de survie est notre plus précieux bien et comme l’affirme l’auteur : « Organize before they rise ! »





Voici un extrait de Teen Spirit, un livre de Virginie Despentes. L’histoire d’un trentenaire un peu paumé qui se retrouve soudainement papa d’une ado « à problèmes »…dialogue avec une copine…

 

"-C’est des salopes, les mères, avec leurs filles. Ca rate rarement.

-T’as lu ça dans tes magazines ?

-Elles veulent des garçons. Les filles, ça les intéresse beaucoup moins. T’as jamais remarqué ? Les mères, avec leurs fils, elles sont toutes fières d’avoir fait ça, c’est comme si ça leur procurait une petite bite, miraculeuse procuration. C’est leur seul ticket d’accès au monde de l’action, à tout ce qui leur est défendu…Alors qu’une fille, ça t’apporte rien de spécial, à part te sentir bien vieille quand c’est elle qui affole et plus toi…


[…]


Je savais bien de quoi elle parlait. Comment les mères regardent leurs fils se massacrer les uns les autres et s’enorgueillissent du spectacle « c’est pas un petit garçon pour rien, hein ? », les encourageants à être brutes, fières d’avoir pondu ça au monde, redressent le dos en parlant de leur testostérone, heureuses qu’ils leur obéissent mal, encore une preuve qu’elles les ont chiés bien virils.

Comment les mères prononcent « mon fils », tant elles sont fières d’en avoir un. « Moi et mon fils », elles ont connu le couple ultime. Les fils ne se retournent jamais contre elles, ne les abandonnent pas, ne leur en veulent pas de vieillir. Cet amour dingue de mère à fils, je l’avais repéré dans plein de familles. Je l’avais d’autant mieux observé que ma mère s’en foutait, que je sois une petite fille, un gaillard ou un clebs, ça lui faisait du pareil au même : je l’empêchais de vivre et puis basta.

Gamin, j’aimais taper sur les autres gosses, mais personne n’avait jamais remarqué que je mandalais spécifiquement ceux que leurs mamans venaient chercher, ceux chez qui on allait goûter et on aurait dit qu’elles les attendaient, n’ayant rien d’autre à foutre que de préparer des gros gâteaux et s’occuper de recoudre leurs vestes."


 

 

 

 

Charlie Gordon est un « innocent » à moins de 70 de quotient intellectuel, balayeur dans une boulangerie, souffre douleur de ses collègues, abandonné de sa famille…mais pourtant, assez motivé pour suivre des cours du soir avec une psychologue, dans un institut spécialisé.

 

Des savants viennent le voir et lui présentent une souris, Algernon. Une souris devenue supérieurement intelligente après une de leurs expériences. Ils proposent de l’opérer, lui aussi, le premier cobaye humain à se faire triturer les méninges pour accéder à la « lumière » (la métaphore platonicienne du mythe de la caverne est utilisée plusieurs fois dans le livre).

 

Il lui faudra rédiger des comptes rendus pour montrer la lente évolution, l’éveil progressif de son cerveau vers une lucidité élargie, une clairvoyance, une créativité, une mémoire phénoménale. Ils vont faire de lui un génie.

 

Au début, Charlie écrit un peu comme un collégien de 13 ans sur son Skyblog (non, en fait, un peu mieux), puis peu à peu, son orthographe s’améliore. Et puis, il comprend les sous entendus, les allusions, les références, il retient de plus en plus, il calcule des opérations de plus en plus complexes…

 

Mais il se heurte à l’invisible, l’abstrait : l’inconscient, le sens artistique, et le plus difficile pour lui : les sentiments humains. Lui, qui a vécu comme « une bête » auparavant (il se lie à la souris d’autant plus), doit grandir émotionnellement autant qu’intellectuellement. Il peut écrire un concerto et parler une douzaine de langues mais perd toute ses facilités face à une femme dont il s’éprend. Il a le comportement mental d’un adolescent.

 

Ses souvenirs de petite enfance reviennent le hanter. Il s’efforce de les démystifier, de prendre du recul, apprend à les analyser…la jalousie de sa sœur « normale », ne supportant pas le traitement de faveur, sa mère, l’emmenant chez des charlatans pour qu’il devienne un garçon comme les autres, son obsession de le cacher à la vue des voisins, les violentes disputes avec son mari quant à l’attitude à adopter pour le meilleur de leur enfant…

 

Charlie comprend aussi la médiocrité humaine. Les professeurs d’université ratiocinant leurs petites spécialités jusqu’à l’absurde, et ne connaissant rien d’autre, ses ex-collègues de la boulangerie, qui profitaient de lui pour se sentir puissants, même les savants qui le chaperonnent se font démystifier par ses sens aiguisés ; car Charlie a changé. La solitude des surdoués l’a rendu égocentrique, capricieux…

 

Ses mues diverses s’opèrent avec plus ou moins de réussite quand Algernon, la petite souris, montre des signes d’affaiblissement. Crises de paniques, pertes de l’orientation, syndromes d’appauvrissement cérébral…est-ce le même sort qui l’attend ?

 

L’histoire entreprend alors le virage le plus dangereux de sa narration. Celui où le narrateur entrevoit l’issue finale. Où tous ses conflits s’entrecroisent en une apocalypse mentale, une implosion de mélancolie, d’abandon, de courage…

 

 

 






La correspondance entre le pontifiant BHL et le désabusé Houellebecq. Le pétard mouillé de la rentrée littéraire (un grand secret a entouré ce gros tirage à auteur inconnu, et ce, quelques jours avant d’être envoyé en librairies).

 

Houellebecq sort gagnant de ces échanges, snipant son interlocuteur à chemise ouverte par une répartie cynique, résignée…le Droopy littéraire, obsédé sexuel, prophète de l’autodestruction mentale des sociétés occidentales absorbe le fracas de BHL, épongifie les vingtaines de références philosophiques noyées dans ses pensums de penseur à longue crinière…s’exaltant, s’insurgeant, montant au créneau d’une forteresse de la libre-pensée, de l’humanisme triomphant, d’une Lumière philosophale…pendant ce temps là, Michel assure les bases de ses raisonnements à coups d’images de comics, de Louis De Funès, de l’Incroyable Hulk…pop-culture qu’il greffe aux thèses et éléments biographiques de Schopenhauer, Romain Gary, Homère…

 

On se rappelle au souvenir de la paranoïa de Céline quand on lit le lamento de Houellebecq sur ses rapports avec les journalistes (il s’étonne de l’honnêteté des magazines féminins, de Paris-Match…), avec certains cloportes qui ont juré sa perte (Pierre Assouline par exemple) ; les tirades de BHL en juif errant, en mari bafoué, en cinéaste humilié…

 

Pour moi, le style de Houellebecq a raison des ratiocinations alambiquées de son « adversaire ». Le clown sous prozac, débitant sa dépression, sa culture, les trahisons dont il a fait l’objet, ses haines, son incompréhension, son recul…C’est le second degré prenant le dessus sur une complainte formidablement érudite mais trop lourde de prétention, de solennité. C’est son humour aiguisé et mélancolique.

 

 

Quelques extraits, en débutant par la première lettre, en entier. Ce sont des fragments de lettres écrites par Michel Houellebecq.

 

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"Cher Bernard-Henri Lévy,

 

Tout, comme on dit, nous sépare – à l’exception d’un point, fondamental : nous sommes l’un comme l’autre des individus assez méprisables.

 

Spécialiste des coups foireux et des pantalonnades médiatiques, vous déshonorez jusqu’aux chemises blanches que vous portez. Intime des puissants, baignant depuis l’enfance dans une richesse obscène, vous êtes emblématique de ce que certains magazines un peu bas de gamme comme Marianne continuent d’appeler la « gauche-caviar », et que les périodistes allemands nomment plus finement la Toskana-Fraktion. Philosophe sans pensée, mais non sans relations, vous êtes en outre l’auteur du film le plus ridicule de l’histoire du cinéma.

 

Nihiliste, réactionnaire, cynique, raciste et misogyne honteux : ce serait me faire trop d’honneur que de me ranger dans la peu ragoûtante famille des anarchistes de droite ; fondamentalement, je ne suis qu’un beauf. Auteur plat, sans style, je n’ai accédé à la notoriété littéraire que par suite d’une invraisemblable faute de goût commise, il y a quelques années, par des critiques déboussolés. Mes provocations poussives ont depuis, heureusement, fini par lasser.

 

A nous deux, nous symbolisons parfaitement l’effroyable avachissement de la culture et de l’intelligence françaises, récemment pointé, avec sévérité mais justesse, par le magazine Time.

 

Nous n’avons en rien contribué au renouveau de la scène électro française. Nous ne sommes même pas crédités au générique de Ratatouille.

 

Les conditions du débat sont réunies."



"Peut-être est ce que, comme Lovecraft, je n’ai jamais fait qu’écrire des contes matérialistes d’épouvante ; en leur donnant, de surcroît, une dangereuse crédibilité. J’aurais pu choisir de mettre en scène des seniors engagés dans l’action humanitaire, luttant contre le racisme et surfant sur le Net, vivant au sein d’une chaleureuse famille recomposée mais encore capables de s’offrir une escapade en amoureux dans le Lubéron grâce à la Carte Vermeil « Duo ». Je finirai peut-être par le faire, dès que j’aurai cinq minutes."

 

"Vous le savez, je vis depuis des années à l’étranger. Certains clichés sont associés aux Françaix (les bons vins, la cuisine…). Plus d’une fois, afin de fluidifier la communication sociale, j’ai été amené à surjouer mon rôle de Français. Je me suis lancé, avec toutes les apparences de l’enthousiasme, dans des déclarations dithyrambiques au sujet du madiran, ou de tel ou tel produit alimentaire dont je venais d’apprendre l’existence.

Pour des raisons analogues, quoique plus rarement, il m’est arrivé de surjouer mon rôle de mâle – de manifester une passion que je n’éprouvais pas tant que ça pour les Aston Martin, les pin-up des calendriers Pirelli ou les coups francs de Michel Platini.

Et je me sens tout à fait capable (je le ferai certainement si je suis un jour confronté à un public d’extraterrestres) de surjouer mon rôle d’humain.

Sans même attendre cet auditoire transgalactique, je conviens avec bonne humeur que singer un comportement humain peut rendre, dans la vie quotidienne, de signalés services ; C’est seulement dans mes livres, la seule chose qui m’importe en vérité, que je tiens à conserver par rapport à l’humanité une certaine distance critique."

 

"Il se peut que je revienne un jour en France, et ce sera pour une raison très simple : j’en aurai assez de parler et de lire en anglais, dans ma vie quotidienne. Ca m’énerve un peu de manifester cet attachement à ma langue, je trouve que ça fait posture d’écrivain ; mais c’est la vérité ; Et pourquoi d’ailleurs cela serait-il réservé aux écrivains ? La langue qu’on parle, qu’on utilise pour s’exprimer, c’est quand même un point important dans la vie d’un homme – au moins autant que la nourriture qu’il avale.

Et la langue française est vraiment une des réussites de ce pays, harmonieuse, un peu sourde, aux tonalités restreintes. Il m’est arrivé en voyage de ressentir un désir violent, irrésistible, de lire, ne serait-ce que quelques lignes écrites en français ; j’en suis même arrivé, sous l’emprise du manque, à parfois acheter L’Express.

(Il arrive dans certains coins d’Asie qu’on ne trouve rien, pas un quotidien, pas un livre de poche, mais qu’on trouve l’édition internationale de L’Express.)

(C’est quand même un journal incroyablement chiant.)

(Mais il est très bien distribué.)"

 

"Je considère dans l’ensemble Céline comme un auteur surfait. Après le Voyage le niveau baisse, son style devient de plus en plus m’as-tu-vu, tape à l’œil. Il y a une musique certes, mais une musique d’un niveau inférieur, quelque chose d’intermédiaire entre le jazz (ah, ces bœufs interminables, une fois que les musiciens ont posé leur grille d’accords ! Le plaisir qu’ils en retirent ! L’ennui qui s’en dégage !) Et cette goualante à quoi se résume la chanson populaire française du début du XXème siècle (irrécoutable, je l’ai encore vérifié récemment). Rien de commun avec les délicats développements harmoniques de Proust, leurs vibrations indéfinies (pas ce que je préfère à vrai dire, mais mettre Céline et Proust sur le même plan m’est toujours apparu comme une faute de goût, comme l’indice en tout cas de quelqu’un qui ne sait pas tout à fait de quoi il parle). Rien non plus avec le dépouillement instrumental, l’urgence Rock N’Roll de Pascal dans les Pensées (pas de rapport immédiat avec la musique de son temps, pour le coup ; mais la musique ne devait pas beaucoup intéresser Pascal). Moins encore (et c’est, de toutes les routes qu’a pu prendre la grande littérature, celle qui continue de m’inspirer l’admiration la plus constante) avec les sublimes constructions symphoniques d’un Chateaubriand ou d’un Lautréamont-qui pour moi donnent presque autant que Beethoven la sensation physique, immédiate du génie."





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