Concerts




Amanda Blank apparaît enfin dans une cape, audacieux mélange de burqua et de boule disco, après une demie heure de mix laborieux par son DJ, la foule commence à se faire entendre (ça reste propre sur soi, c’est quand même le festival des Inrocks, pas Sziget ou les Eurocks avec des zélotes de Patrick Sébastien  à chaque coin de stands). C’est putassier, outrageant, bien pêchu dans son style, Amanda se déhanche comme une strip-teaseuse hystérique ; bien consciente de ne pas émoustiller ses michetons, elle demande un peu plus d’enthousiasme du public, émet un sobre éloge de Paris et continue de se trémousser sur le beat, tantôt calmos, tantôt hip-hop électro. Elle l’accompagne bien, elle a une belle voix mais c’est tellement différent du groupe suivant, Fanfarlo qu’elle ne glane qu’une mollassonne salve d’applaudissements.

 


C’est le deuxième concert de la soirée pour Fanfarlo qui a joué juste à côté, à La Cigale. C’est vrai, ils ont l’air un peu fatigués, ces jeunes gens, qu’on dirait sortis d’un recalage massif de casting de Big Bang Theory. Dès la deuxième chanson, c’est I’m A Pilot, leur « tube » qui convoque immédiatement les figures d’Arcade Fire ou de Beirut. C’est un reproche qu’on peut formuler, cette impression de déjà entendu, mais les compos sont enlevées, accrocheuses, et les orchestrations live se distinguent pas mal de leurs équivalences studios ; il y a ce même effet de chorale rock, bien nourrie à Funeral. J’attends avec impatience de voir comment vont-ils évoluer, trouver un style à eux qui purgera leur (belle) musique de ce côté « plagiat de Montréal » un peu (beaucoup) collé à leurs basques anglo-suédoises.

 


C’était la première fois que je voyais un concert à La Boule Noire. Une bonne petite salle de concert, en couloir. Si possible, viser les côtés et leurs surélévations (des bancs qui longent les murs), on se hisse dessus et on voit tout le concert en position privilégiée. Bien entendu, il y aura toujours une nana avec la coiffure de Polnareff, bourrée au champagne, qui gesticulera devant soi. Je n’ai pas pu y échapper.






22h40, devant La Cigale. La foule se disperse sur les trottoirs de Pigalle. Un petit bonhomme tout en cuir, lunettes vissées sur un air renfrogné, se faufile à grande vitesse à travers les grappes éparses de spectateurs, c’est Philippe Manœuvre, se hâtant afin, très certainement, de ne pas s’attirer des fâcheux aux basques…Nous, on s’essuie les chemises…pour la première fois de ma vie, après un concert, j’ai les phalanges fripées, comme après un bain…

 

2 heures avant, The Dead Weather, le 3ème groupe actuel de sa majesté Jack White, entre en scène. VV, la killeuse, partie folâtrer sur d’autres terres depuis que son acolyte, Jamie Hince, butine la brindille Kate Moss, le suit nonchalamment. Deux autres zigues se radinent aussi, un monsieur à tête de premier de la classe informatique au collège, intérimaire aux Raconteurs et un autre, issu des Queens Of The Stone Age.

 

Cette fine équipe s’installe et dans la fosse, c’est déjà à gros bouillons que la sueur imprègne les corps englués les uns dans les autres. VV se déchaîne tout de suite sur les coups enragés de Jack sur les batteries. Pogo qui commence et qui s’arrête aussi rapidement, car Jack affectionne les violentes ruptures de rythme. Mouvement de foule qui comprime les petits gabarits, des loupiotes affolées qui ne s’attendaient pas à voir débarquer un quarteron de pourceaux particulièrement bourrins. Comme je suis fourbe et vieux, je parviens à m’immiscer entre 3 jeunes donzelles, et ce, pour le reste du concert.

 

Ils envoient le pâté dans nos portugaises à grands renforts de convulsions bluesy, de riffs torturés, saturés, martelés avec la puissance, l’aura, la colossale folie de Jack, le chef d’orchestre punk valdinguant sa coiffure hirsute au visage de VV et de sa gestuelle « humide ». Les soubresauts électriques se poursuivent, s’entrelacent brutalement, un type se hisse et court vers VV pour lui décocher un bécot, il saute juste à temps avant qu’un des techniciens ne l’agrippe, VV tourne sur elle-même, comme prise de vertige avant de retomber dans les épaisses pulsations rock…




Derrière moi, elle étale une trentaine d’années d’existence. Le rapport à l’argent de sa famille, un héritage, sa nouvelle voiture, la séparation à l’amiable avec un certain « Alexandre », sa tendance à laisser des vêtements fraîchement acquis dans son armoire pour qu’ils « murissent » Une belle entrée en matière, ces propos dignes d’une histoire de Vincent Delerm avant un double concert de chanson française.

 

Entre les Pub pour touristes et les racoleuses des cabarets sex-shop, la salle des 3 Baudets étincèle. Depuis 2 mois qu’il a rouvert, ce vénérable temple de la chanson d’après guerre offre un restaurant, un bar et une salle de concert rutilante (avec 2 gigantesques colonnes qui occupent pratiquement la moitié de la salle, ce qui vaudra quelques blagues de Florent Marchet à propos de l’architecte coupable). Et c’est en ces lieux que dégoisèrent des esprits aussi respectables que Brassens ou Gainsbourg…du beau linge…

 

Pour la voix soyeuse de Coralie Clément, c’est fort à propos. Avant qu’elle n’apparaisse du petit escalier menant à la scène, quelques phrases par un des gérants. Il a un grand sourire aux lèvres « Aujourd’hui, depuis deux mois qu’on est ouvert, c’est la première fois qu’on est blindé de monde ». Obscurité.

 

Elle arrive, suivie de son guitariste. Ils se regardent souvent, complices, elle a toujours cette fragilité dans la voix, un peu minaude, une peu susurrante. Ca parle beaucoup d’amour, de déclarations, de timidité, d’errances. Ca inspire des images de Truffaut, mais on reconnaît l’école Benjamin Biolay (au fait, c’est son frère) ; elle reprend Jardin D’hiver et une chanson de Vanessa Paradis, le duo qu’elle a fait avec Etienne Daho sur son dernier album, aussi. Elle se démarque bien de Keren Ann, elle est plus intimiste, plus humble, peut-être aussi ?

 

C’est l’entracte, comme qui dirait, et un grand type, devant moi, binocles et la barde de 3 jours, en petite redingote de velours, dégaine qui fait très critique des Inrocks, palabre avec une dame d’un certain âge. Je réalise qu’ils s’entretiennent de la programmation du Printemps de Bourges. Qui va interviewer Dominique A, quel papier faudra faire, combien de photo à paraître, etc.

 

22h, Florent Marchet arrive accompagné de son batteur. Ca commence avec une chanson de Rio Baril (je me rappelle pas avoir autant aimé un album français ces 10 dernières années). Et puis quelques anciennes (Levallois), les nouvelles compositions à 4 mains de Frère Animal (pas encore écouté) en collaboration avec Arnaud Cathrine (jeune écrivain). Ca évoque les déracinements, l’ennui abyssal des villages, la médiocrité ambiante, l’enfance qui ne reviendra plus, c’est assez noir mais ce n’est pas exempt d’humour, de cynismes, le tout bien fouetté comme il se doit d’envolées électriques ; bon, le batteur a une main sur un synthé et l’autre qui tient la baguette la plupart du temps mais ça complète judicieusement des passages au piano plus éthérés (certaines séquences absolument magnifiques et si cela peut vous convaincre, j’emprunte une voix de fausset, caricaturant un chroniqueur mondain et je vous l’affirme solennellement entre deux coupes de champagne au vernissage de ce nouvel artiste vénézuélien qui peint avec du sang de crotale : « Certaines séquences sont ma-gni-fi-ques » ; je le pense vraiment, quoi).

 

Un petit duo avec Coralie qui revient (toujours avec ce petit short rouge affriolant, ce doit être la seule dans tout Pigalle à le porter avec élégance). Les grandes écoles de Rio Baril. Un spectateur demande Ce Garçon. Ca va pas être possible, Florent rechigne.

 

En repartant, je relis les 7 messages reçus au cours de cette soirée. A chaque vibration dans ma poche (gauche, je précise parce que la droite, c’est pour les cartes et les clés), j’attendais les applaudissements ponctuant la chanson pour consulter discrètement mon écran. Hé oui, Liverpool est bien éliminé de la coupe d’Europe. Mines blafardes dans le métro. Des touristes américaines ricanent.








Au Casino de Paris, des cohortes de punks patientent devant les portes…devant moi, un couple : veste jean élimé, béret, boucle d’oreille, deux goulots de bière « prestige » vissés aux beignets, elle : des collants résilles filés, lui : il lui raconte une fois qu’il a ouvert une bouteille avec les dents (« un morceau de verre est resté coincé, 8 jours après, il est tombé dans la pomme. »). Non loin de là, 3 ou 4 revendeurs de billets palabrent…la file d’attente s’épaissit en grappes compactes et, à ma surprise, assez hétéroclite : vieux bagouzés aux tee-shirts « Ramones », petites nénettes bien propres sur elles, larrons hirsutes, punkards, lycéens et même des familles (avec des fillettes !).

 

L’entrée de la salle, c’est un vrai casino, des rougeurs, des dorures, des carpettes écarlates, un zinc de bistrotier de la Place Vendôme, des hôtesses bien apprêtées…il va vraiment y avoir un concert de punk dans une demi-heure ?

 

J’ai pas trop envie de m’étendre sur la prestation des Brats, le groupe d’ouverture. Disons juste que le public avait encore plus envie de voir apparaître Dédé Wampas et sa suite royale.

 

A peine arrive-t-il avec son petit chapeau, et sa guitare siglée Hello Kitty que la fosse devient un chaudron de corps en suspensions, se fracassant les uns aux autres. Les classiques passent, alternés aux nouvelles compos : L’Eternel, Persistance Rétinienne…une reprise de My Way, un clin d’œil à Johnny (« Les gens m’appellent l’idole des punks »), Dédé jouant au cronner, puis, slammant et escaladant le balcon, kissant la moitié de la salle, convoquant l’incroyable Régine ! (coiffée comme Ziggy Stardust) Petite Fille, Comme un ange, Rimini, YeahYeahYeah, l’hymne du groupe (enfin, selon moi) et, bien évidemment, Où sont les femmes (2 minutes d’obscurité avant que la batterie n’envoie du gros rouge qui tâche, dédicace à une des figurantes en soutien-gorge). Apothéose en harem envahissant, se trémoussant et soulevant le roi Didier.

 

On quitte la salle, 3 faux œufs géants avec des têtes d’autruche qui dépassent…et puis la grande église de la Trinité. Une dizaine de couvertures et d’autres têtes qui dépassent. Je me hâte vers le métro. Je fais l’autruche, en gros…








Un gaillard embiéré s’avance dans mon dos, il a des épaulettes cloutées, des petits cônes en fer, il se dandine dans le pogo à toute berzingue, entre deux poulettes appétissantes, un grand échalas, carrure frangin de Chabal, les toisons en moins, déboule et pousse 3 drilles agités dans un coin de la fosse ; le mouvement repart de l’autre côté en un accordéon de corps convulsés ; une chevelure anarchique de bras, de têtes inversées, cherchant à reprendre un peu de souffle, on s’agrippe à des nuques, on relève des malheureux « stage divers » tombés au combat, on prie pour que ces mêmes lascars ne shootent pas dans le gros projo qui pendouille au dessus de nos têtes…une aspiration supplémentaire de la force de poussée d’une dizaine de bisons en pleine charge nous envoie une colossale secousse dans les abattis…on s’affale sur la scène devant Damian, le chanteur géant de Fucked-Up…

 

La deuxième chanson s’achève, alors.





On est déjà trempé, les aisselles ruissellent, une, deux semelles en taquet sur les tempes, une entrejambe dans le pif, 29 masses gluantes de sueur, hilares et déchaînées sur le dos, touchant presque le plafond vouté de la cave de la Mécanique Ondulatoire, une toute petite salle blindée de monde en électrochoc ; la transe de Damian, agitant ses tranches de barbaque, torse nu, dans son magma de poils bruns, touchant, palpant son public, rampant, s’accrochant, empoignant un cône de construction (me demandez pas ce qu’il fichait là, juste devant la scène), et s’en coiffant, ou bien, nous offrant la vue de son séant dénudé et rebouchant son Suchard de l’ustensile coloré de chantier, il éructe, il crispe sa figure, et puis il me prend, un autre, et puis un autre, et tous les trois, il nous attire, il nous colle sur sa poitrine, couronnée d’un binôme luisant de coussinets moelleux, chauds et onctueux de transpiration…


Quelques instants de chaleur humaine par ce Zangief punk qui repart aussitôt expectorer, furieux, hagard, souriant.












Adam Green jaillit sur la scène et rebondit dans tous les sens, dans toutes les lumières hystériques…ses deux divas blacks à sa gauche multiplient les regards égrillards à son endroit…tout comme les masses de putafranges, étudiantes fashionistas, indie teenagers, toutes avec leurs boyfriends ou presque…deux ou trois mecs bourrés se faufilent dans les premiers rangs…subjugués par l’animal scénique, souriant, rebondissant, convulsé…


Adam, en jean moulant et veste flashy (sans rien en dessous), virevolte sur ses ressorts et passe tout le concert à sprinter de gauche à droite en croonant sa poésie sur de magnifiques élans de batteries (tee shirt du gars : « Fuck y’all, i’m from Texas »), sur les poussées de voix des miss hilares, d’un certain Homer, aux claviers (physique d’André Manoukian un matin où les fils de son lifting facial ont sauté)…


Showman qui ferait presque penser à un Mika surchargé de références  bluesy, électriques (ah ! What a Waster, cette reprise des Libertines qu’un relou du 3ème rang réclame toute les 5 minutes), dandy exhibo, placant ici et là quelques gaudriolades, à la limite du katerinesque…


Et puis, quand le groupe s’éclipse, le laissant seul avec sa guitare ; quand les lumières diminuent…il prend place sur son siège et commence un mini set acoustique…avec son incroyable voix, ses paroles deviennent encore plus incongrues, encore plus belles, encore plus surréalistes…



On repart pour quelques chansons, Adam plonge dans la foule…Il plane sur les têtes des spectateurs…il continue de chanter…il continue de sourire…

 

Une petite vidéo :







Les violeurs, les chefs d’entreprise, les manants, les curés, les arabes, les noirs, la télé…tout le monde en prend pour son grade, même le public (une certaine Aurélie, ce soir est « conviée » par Didier Super à venir chanter en duo…elle s’apprête à monter sur scène, il la toise avec un regard pervers : « attends d’avoir l’air vraiment bête pour rougir »/ « Moi, je fais çà pour humilier les gens »…

 

Il entre et puis regarde le public… « Alors qu’est ce qu’on a, ce soir ? (un temps) Alors, un public de merde… (Un temps) une ambiance de merde… » 

 

Il attache sa guitare avec du scotch marron « vous avez une idée du budget à la culture, maintenant »…

 

Il ponctue ses tirades antivieux, anti-jeunes, anti-canidés, anti-technicien en pouffant et dévoilant une dentition contrariée, de larges binocles, une bedaine d’hobereau picard.

 

Une chanson contre les homos ? On est en plein dans le Marais, au théâtre du Point Virgule. Il se rue sur les portes et les ouvre en grand pour brailler.

 

Le public est trop mou ? Il se saisit de coussins et les projette, furibond, sur les rangées. Bondissant partout ! « Mais vous allez chanter ? » Le public ne suit pas « Mais vous avez 2 phrases à retenir, vous avez pas le bac ou quoi ? »

 

Une chanson contre les clochards, les sacrifiés de la coiffure Tektonik, même les enfants en prennent pour leurs tétines !

 

« Maintenant, chacun va tenir la main de son voisin…(tout le public s'éxécute ; tous, un peu dégoûtés par ce contact charnel avec un inconnu) la chanson s’appelle Tenir un con par la main », au premier rang, une pauvre dame reste vissée à ses voisins. « Non, madame, il faut pas rester comme çà, sinon ça valide ce que je dis » (cette pauvre dame, sur laquelle Dédé Super fera mine de mitrailler la tête d’épaisses et profondes flatulences lors d’un mémorable karaoké multicolore en playback assumé sur son « unique tube » Y’en A des Bien »).

 

C’est lui qui manque sur la photo avec Férré, Brassens, Brel et on l’imagine facilement sauter sur la table et leur brailler dessus « Arrêtez de vous la péter ! »

 

C’est paillard, c’est égrillard, c’est une magnifique fripouille punkoïde-picarde qui dégoise des sublimes horreurs abjectes et cruelles ; c’est le barde Assurancetourix avec la misanthropie de Céline, et rajoutez-y l’abbaye de Thélème, tiens !


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