"Le Coprophile" de Thomas Hairmont [Prix Sade 2011]
Un jeune mathématicien prometteur trouve l’Illumination dans la Crotte. D'abord foudroyé par sa révélation métaphysique, il entreprend alors un long voyage initiatique. Ses transports amoureux envers la "majesté des mouches" prennent au fur et à mesure de l'ampleur.
Au début, il apprend à toucher, à manipuler ses tas de macérations molles. Puis,il s'ébroue dans ses propres selles, avant le stade final qui le verra consommer ses cailloux de merde. Se libérant peu à peu des entraves sociales, il connaît enfin le nirvana des sens.
D’abord attirance intellectuelle puis charnelle, il trouve une complice et même une communauté d’adorateurs du « cerumen noir », tous adeptes d’orgies où les bains, les massages, les onctions, les dégustations entre initiés sont autant de rites dignes d'une secte avec à sa tête "Le Grand Macérateur". Les membres distingués de ces soirées « Ferrero Rocher » sont de véritables illuminatis de la mouscaille. Ils sont de tout âge et de toute catégorie sociale .
Cette scatologie omniprésente est sublimée par un style brillant, chirurgical, méthodique dans le cheminement psychologique de la monomanie du narrateur. Parfois outrancier, le récit conserve en permanence une forme de distanciation, comme un scientifique consignerait ses observations en se contemplant soi-même, en un sujet d’expériences, dépassé et finalement consentant. Son amour est si excessif par instants qu'il laisse transparaître une certaine poésie, chevillée en de longues déclamations.
L’histoire, ancrée aux Etats-Unis, émet un parallèle avec le capitalisme. Les rejetés étant métaphoriquement la déjection naturelle du libéralisme échevelé. Il lance une fausse piste, celle d’une romance possible avec une autre "affranchie", une autre libérée du joug conformiste, camarade de jeux qui se repaîtra de jus obscurs et de marées noires, aspirant goulument les cavités feuillues de grasses et chaudes truffes fétides.
Un roman qui dérange, transcendant son sujet par une écriture précise et raffinée ; ce subtil équilibre ne sombre jamais dans la préciosité. C’est là, toute la beauté et le tour de force de ce livre.
"Toujours est-il que, désormais, j’avais orienté le faisceau de mes recherches vers les insectes. […]Je me plongeais en de longues rêveries sur le biotope hallucinant qui devait exister dans mon ventre : des milliards de micro-organismes pullulant dans un univers sans soleil, un long tuyau tapissé de muqueuse sombre et rougeoyante, parcouru par des flux insensés de matière clapotante et de résidus ligneux et cartilagineux qu’une levure fantastique s’employait à démanteler, en provoquant des dégagements, des gaz et des brûlures acides, qui rugissaient dans des tissus humides irrigués par un sang affamé."
"Comment la saisir, avec sa chair onctueuse, poisseuse, truffée de grumeaux, et qui pourtant ne se désagrège jamais ? Elle est ce qui subsiste, la substance insistante issue de nos chairs roses et rouges, elles qui pourriront bientôt sous la terre meuble, alors que la merde nouvelle, merveilleuse tumeur proliférante et malsaine, l’essence de nos humeurs, de nos biles, de nos sangs décomposés, dégradés et réduits, se réincarnera dans la fossilisation, la germination et le parasitisme qui la guideront vers ses avatars ensorcelants : coprolithes luisants, effloraisons stercoraires, mycéliums concentriques. […] Et tandis que nous joignons et polissons les vitres d’un monde invivable, les filaments blanchâtres et les sombres substrats crachés par les trous noirs de nos corps courent sous nos routes et nos palais, et fomentent l’autre monde, celui que nous ne regardons pas."
Jung: " Car la matière qui contient le mystère divin est en tous lieux et jusque dans le corps humain. On la trouve même dans les excréments les plus répugnants ".