Le Dieu du Carnage - Théâtre Antoine - 12.04.08
Le théâtre Antoine se trouve boulevard de Strasbourg, cerclé d’échoppes, de boui-boui et autres gargotes. Ca ruisselle de partout dans les rues, des mômes braillards, un clampin éméché, des quarterons de glandeurs scrutent les gazelles qui vont quicker. Dans un passage couvert, on tourne un clip, des mamas jaillissent en grappes d’un Lidl, avançant des poussettes bruyantes. C’est la marmaille hurlante des samedis après midi. A la sortie du métro, ca racole en un grand sourire les demoiselles, indiquant une bonne adresse pour se refaire les ongles, donnant une carte pour le salon de beauté 3 blocks plus loin.
Dès qu’on pénètre le seuil de l’Antoine, le lustre les guichetiers, les boiseries rutilantes et la belle moquette rouge indique le changement de dimension (vous savez, un peu comme la porte des étoiles dans Stargate). Des vieilles affiches d’origine. Des noms d’une autre époque : Meurisse, Lanoux, Sartre… de grand miroirs, de larges escaliers, des dorures aux plafonds. Et les ouvreuses.
Je me rappelle toujours à ma condition de plouc en vadrouille avec elles. Une charmante dame d’un certain âge et un en strict tailleur nous réceptionne, toutes canines dehors, le dentier enguimauvé, le regard affable, le chignon parfait. Elle nous emmène, nous conduit, nous enveloppe de ses prévenances, de ses conseils. Mince, on est vraiment tombés sur quelqu’un de sympa. « Vous êtes au balcon, tout en haut, en face de la scène. Vous avez de la chance, on y voit mieux qu’aux arrières rangs du premier étage. » Rictus, haussement de voix « par contre, n’oubliez pas le service car le personnel n’est rémunéré qu’au pourboire ». Ah oui, on avait oublié. Mes racines auvergnates, je suppose. J’y avais cru pourtant à sa bonhomie sincère, aux accents chaleureux de sa frêle voix chevrotante, aiguisée par cette prévenance désintéressée…c’était bien stupide.
Décor étrange : un mur fissuré. Du gris partout. La pierre et un canapé, une table et des magazines d’art. Deux chaises. Au fond, à gauche, 3 petites marches. 4 personnages. 2 couples. On rédige un constat « à l’amiable » : celui d’une bagarre entre 2 garçons. Les deux fils respectifs. La conversation est badine, polie, très convenable. On recherche les termes les plus diplomatiques. On essaye de rester neutre. On propose le reste du clafoutis. L’un, avocat, s’interrompt fréquemment pour conduire une négociation juridique sur son téléphone portable. Mais c’est normal, c’est son travail. Il est très bon ce clafoutis.
On s’essaye à une once de morale : « est ce que votre fils se rend compte de la gravité de son geste ? » « Est-ce qu’il compte présenter des excuses ?»
Alors, c’est le début d’une lente glissade vers le chaos absolu. Tout le vernis civilisé va craquer sous les explosions de franchise, d’énervement, de transit intestinal contrarié et de l’apparition d’une bouteille de rhum.
Même si la pièce présente toujours une logique de conflit dans les échanges, les personnalités dérivent de leurs états d’esprit d’origine. Mention spéciale à Isabelle Huppert, loin de sa gravité cinématographique, qui embrasse l’extravagance d’une bourgeoise frustrée trouvant la rédemption dans du 40 degrés et à l’avocat, mauvais bougre égoïste et cynique, comme amputé lorsqu’il « perd » l’usage de son téléphone.
Yasmina Reza trousse l’agonie des conventions. Les adultes se combattent à coups de saillies verbales, les gosses se bastonnent ; au Darfour (le perso d’Huppert écrit un livre dessus), les massacres se poursuivent. A toutes les échelles, l’humanité maîtrise assez bien le concept de confrontation. L’avocat croit au « Dieu du Carnage », après tout.
Au milieu de cette violence, on rit souvent. C’est toujours amusant de trouver des réflexes primaires chez des êtres soi disant sophistiqués.
Mais est-ce que l’idée de la pièce est venue à Yasmina après son portrait de notre président-platine ?